Les fées s’étaient penchées sur son berceau.
Esprit, habileté, courage et presque témérité, visage avenant quoique souvent crispé, ardent, il avait tout ou presque, à quelques pouces près.
Ainsi gâté, mais peu aimé par son père, il choisit d’être admiré sinon craint. Très vite, il sut que son chemin serait celui de la conquête et que le quotidien n’était pas pour lui. Relisant les « dix commandements », il sortit convaincu que ceux-ci s’appliquaient au menu fretin, que « convoiter la femme de son voisin », quitte à ébrécher de fausses amitiés, convenait à une nature généreuse. Lorsque, après moult escarmouches avec des cadets, on devient jeune Prince, le mérite vaut récompense !
Bien sûr, à ce jeu-là, on s’attache davantage de courtisans que d’amis loyaux. Et d’ailleurs, attirés par les promesses et les prébendes, les gens de Cour, reniflant un futur glorieux, se pressèrent au Manoir. Attiré par ce qui brille, il regardait d’ailleurs ces hommes d’argent et de pouvoir comme devant servir son ambition. Car son destin ne devait être que suprême, dut-il passer par les urnes. Très vite, il eut à s’attacher parmi les barons celui qu’il servirait avant de le trahir. Il choisit donc un grand gaillard, peu fortuné mais habile sabreur et plein de charme. De ceux qu’on aime plus qu’on n’écoute et qui vous font marcher sur les eaux. Ce furent de belles années. Il apprit beaucoup, fit montre de courage et fut récompensé.
Ayant pris le goût des ors, fréquentant les beaux salons, il se pensa bientôt prêt pour les premiers rôles. L’ambition d’un baron peu scrupuleux lui offrit l’occasion de tester ses talents d’infidèle. Hautain, méprisant avec les petits, maladroit, le baron félon, malgré sa bonne gestion des affaires du pays, ne convînt pas au peuple appelé à choisir.
Dépité par cet épisode, le prince choisit de se retirer un moment au Manoir, persuadé que les citoyens ne sauraient se passer de lui. Il dut subir quelques quolibets, battre sa coulpe, envoyer ses émissaires au château. Bon roi, celui que le peuple aimait se dit qu’il valait mieux, après pénitence, l’avoir à sa Cour que lire ses pamphlets dans les gazettes.
Rassuré sur son destin, le Prince décida de former sa propre armée, achetant à bon compte ceux qui, voyant la vigueur du Roi décliner, son règne se finir dans le doute, cherchaient à tout prix à garder honneurs et avantages.
Beau parleur, sabrant à droite et à gauche, le Prince fut bientôt l’héritier naturel. Plus heureux dans sa vie politique que domestique, le Prince n’eut guère de difficultés à se défaire d’une Dame aux accents mystiques.
On allait voir ce qu’on allait voir !
Il allait épater la galerie, faire la reconquête de son aimée, régaler ses amis, mettre au pas les jaloux et se faire admirer par ses pairs. Enfin, le regard des autres lui renverrait cette image désirable ! Mais hélas aussi, il allait vérifier ce que la littérature lui aurait appris : « un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Car la femme de son cœur, jadis reprise à un ménestrel, attirée par l’aventure choisit finalement de le quitter en pleine gloire.
Au comble du désespoir, le nouveau Roi se réfugia dans le travail, s’appliquant à mettre en œuvre sans réfléchir des promesses peu judicieuses. Lorsqu’il avait promis « je ne vous mentirai pas, je ne vous trahirai pas… », le monarque était aussi convaincu que les manants qui battaient des mains.
Depuis, le gros temps s’était levé.
Bon père, inquiet pour sa succession devant les manœuvres des courtisans, le Roi s’enquit de l’avenir de ses enfants. Il y avait surtout ce prince Jean, fort avenant, un peu truqueur mais peu travailleur. Il se résolut à lui mettre le pied à l’étrier quitte à chasser un baron indocile. De faux-amis applaudirent l’idée et le monarque n’y vit pas malice. Mais ses ennemis firent tant de bruit auprès des gazettes qu’il dut renoncer à ce royal projet et renvoya le prince à l’école. Le Roi en conçut quelque dépit mais n’en tira aucune leçon.
Homme de guerre plus que de Cour, il eut bientôt l’occasion d’entrer sur la scène des puissants de ce monde. Il s’y montra souvent maladroit, quelquefois touchant. Volontaire, aimant plus la France que les Français, il voulut faire briller les couleurs du royaume, avec un inégal succès. L’histoire montre que le peuple est toujours peu reconnaissant envers ceux qui le protègent aux frontières et veulent faire son bonheur malgré lui.
Devant tant d’ingratitude, le monarque eut quelques tentations de se replier, faute de projets à sa dimension. Il écouta les sornettes de son mauvais génie Patrick, délaissant les jolies phrases de sœur Emmanuelle. Il préféra même la chansonnette aux Beaux-Arts, croyant se rapprocher du peuple ! Mais trop tard, celui-ci ne l’écoutait plus : le doute, chaque jour distillé par les rubricards, s’était installé pour longtemps. On rappelait de fallacieuses promesses, en oubliant que l’orage grondait. Surtout, on le trouvait méprisant. Il en fut fort marri.
Vaillant combattant aux divisions clairsemées, le Roi ne s’avoua pas vaincu. Après tout n’était-il pas celui sur qui on peut compter quand tout va mal ?
Face à quelques maladresses reconnues, on ne va quand même pas lui préférer un marquis de Province, certes habile dans l’esquive, fin navigateur et de contact plaisant, mais au verbe public ennuyeux et dénoncé par ses partisans comme plutôt besogneux.
Que fera la France sans lui ?
Qui tiendra les frontières ?
Et, il se regarda et dit : « Quel gâchis ! »
Mais au fond, lorsqu’on ne s’aime pas, comment s’étonner d’être si mal aimé ?
Pino conteur







